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/ Département de sociologie

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Entretien avec Professeure Cécile Van de Velde

« Cette génération de jeunes ressent la finitude du monde »

Sentiment de ne pas être en adéquation avec ses valeurs, désir d’éthique, tentation de prendre des chemins de vie alternatifs… l’inquiétude sur le climat se lie de plus en plus, chez les étudiants et les jeunes diplômés, à une remise en cause du système économique, explique la sociologue Cécile Van de Velde.

Propos recueillis par Marine Miller Publié le 19 avril 2019 à 11h45 - Mis à jour le 20 avril 2019 à 16h48

www.lemonde.fr/campus/article/2019/04/19/cette-generation-de-jeunes-ressent-la-finitude-du-monde_5452464_4401467.html

Depuis six mois, des marches pour le climat rassemblent des milliers de jeunes, à Paris et dans plusieurs pays d’Europe. Certains font grève tous les vendredis pour soutenir cette cause. Cécile Van de Velde, sociologue à l’université de Montréal, travaille sur la question de la colère et de la désobéissance civile dans la jeunesse. Elle analyse pour Le Monde cette mobilisation.

Quel regard portez-vous sur les mobilisations pour le climat, qui ont lieu depuis la fin de l’année 2018 ?

Ce qui frappe d’abord, c’est l’extrême jeunesse des participants : le cœur des manifestations est constitué d’adolescents, issus de milieux urbains et plutôt aisés. J’ai même croisé, à Montréal de nombreux enfants en famille, brandissant fièrement leur première pancarte. Même en France, où la tradition de mobilisation est plus marquée chez les étudiants, les plus jeunes se mobilisent aussi fortement. C’est la première prise de parole de la « génération d’après », et qui en annonce d’autres.

Nés au tournant des années 2000, ces jeunes ont connu la jonction des crises économiques et environnementales, et portent un rapport au temps particulier : ils ressentent fortement la finitude du monde. Ils ont grandi dans une forme d’incertitude radicale. J’ai pu voir monter et se diffuser, au fil de mes recherches sur la colère sociale, ce sentiment d’urgence vis-à-vis des questions écologiques. En 2012, la colère des jeunes diplômés était principalement structurée par les thématiques sociales et économiques. Aujourd’hui, le malaise est plus existentiel, plus global. Il porte davantage sur la question de la marche du monde et de l’humanité menacée.

Cela va de pair avec un rapport plus concret et radical au politique : ces jeunes générations ont davantage confiance en leurs capacités de changement social que leurs aînés, notamment parce qu’ils ne considèrent pas n’avoir plus rien à attendre. En 1968, Margaret Mead, dans son ouvrage Le Fossé des générations, annonçait une inversion de la transmission entre générations : au lieu d’être descendante – des parents vers les enfants –, cette transmission pouvait devenir ascendante. C’est cette forme d’inversion générationnelle qui est à l’œuvre aujourd’hui sur les questions climatiques et environnementales.